Le cadmium est un cancérogène de groupe 1. Il s'accumule dans les sols via les engrais phosphatés et remonte dans nos assiettes. L'Anses réclame depuis 2019 un abaissement urgent des seuils autorisés. En mars 2026, elle alerte le gouvernement d'une surexposition « préoccupante » : 36 % des enfants de moins de 3 ans dépassent déjà la dose journalière tolérable. Ces enfants accumuleront ce métal dans leurs reins pendant des décennies — sans le savoir, sans avoir eu le choix. Pourtant, l'État français a longtemps défendu, à Bruxelles comme à Paris, des plafonds réglementaires favorables aux industriels — et aux phosphatiers marocains dont les minerais sont parmi les plus chargés en métaux lourds au monde.

I. Un poison dans nos champs : ce que la science établit

Le cadmium n'est pas un risque théorique. Il est classé en groupe 1 par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) depuis 1993 — cancérogène certain pour l'humain, avec des liens documentés avec les cancers des poumons et des reins. Il attaque aussi les fonctions rénales et fragilise les os sur le long terme.

En France, la contamination passe quasi exclusivement par l'alimentation : céréales, légumes racines, chocolat. Selon les données de l'Anses, 98 % de l'exposition humaine au cadmium vient de ce que l'on mange — non de l'air ou de l'eau. La source première de cette contamination alimentaire sont les engrais phosphatés épandus sur les terres agricoles, qui s'accumulent de façon irréversible dans les sols sur plusieurs générations.

36 % Des enfants de moins de 3 ans dépassent la dose journalière tolérable — Anses, mars 2026
14 % Des enfants de 3 à 17 ans sont en surexposition — la contamination commence avant les premiers mots
30 ans Demi-vie du cadmium dans les reins — un enfant exposé aujourd'hui le paiera jusqu'à l'âge adulte

La toxicité est cumulative. Contrairement à d'autres polluants, le cadmium ne se dégrade pas dans les sols. Chaque épandage d'engrais phosphaté chargé en cadmium aggrave durablement la contamination des terres — et donc de tout ce qui y pousse. L'alerte sanitaire n'est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c'est que l'État n'a pas agi.

Les enfants : les premières victimes silencieuses

L'Anses l'établit sans ambiguïté dans son alerte de mars 2026 : 36 % des enfants de moins de 3 ans dépassent déjà la dose journalière tolérable en cadmium. Chez les 3–17 ans, ce taux est de 14 %. Ces enfants ne choisissent pas ce qu'ils mangent. Ils font confiance à l'État pour que ce qu'on leur sert à table ne les empoisonne pas lentement.

Pourquoi les enfants sont-ils plus vulnérables ? Leur organisme en développement absorbe le cadmium plus facilement que celui d'un adulte — notamment en cas de carence en fer, très fréquente chez les nourrissons. Une fois ingéré, le métal s'accumule dans le foie dans un premier temps, puis dans les reins pour des décennies. Sa demi-vie rénale est de 6 à 38 ans — il n'existe aucun traitement pour l'éliminer. Un enfant exposé dès ses premiers mois de vie part avec une charge corporelle qui s'additionne pendant toute son existence.

Les effets ne sont pas seulement rénaux. Des études épidémiologiques documentent des effets neurodéveloppementaux : l'Anses rapporte une corrélation négative significative entre le cadmium dans le sang du cordon ombilical et les capacités intellectuelles de l'enfant à 4,5 ans. Une étude conduite au Bangladesh a montré qu'une multiplication par onze du cadmium urinaire maternel pendant la grossesse était associée à une perte de 2,7 points de QI chez l'enfant à 5 ans. En France, ces données existent. Elles sont connues des administrations. Elles n'ont pas suffi à accélérer l'action réglementaire.

La contamination des nourrissons commence avant même les premiers solides : préparations infantiles du premier âge, céréales bébé — les principales sources de cadmium identifiées par l'Anses pour les enfants de moins de 7 mois. Le métal est dans les premières cuillerées. Il y est parce que les engrais phosphatés utilisés pour produire les céréales entrant dans ces préparations contiennent encore trop de cadmium. Et les engrais contiennent trop de cadmium parce que la France a choisi, pendant sept ans, de ne pas abaisser les seuils.

II. La France accusée d'avoir freiné les normes européennes

Dès 2019, l'Anses recommande formellement d'abaisser la teneur maximale autorisée en cadmium dans les engrais phosphatés à 20 mg par kg de phosphate. C'est précis, documenté, et fondé sur une évaluation de risque rigoureuse. Le règlement européen sur les engrais (UE 2019/1009), entré en application en 2022, prévoit un abaissement progressif — mais son calendrier est plus laxiste que ce que l'Anses préconisait.

En 2026, Le Monde rapporte que l'Anses a transmis au gouvernement une alerte formelle : la population française est en situation de surexposition « préoccupante » au cadmium. Sept ans après les premières recommandations, l'agence sanitaire française demande toujours une « action urgente ». Ce qui signifie que cette action urgente n'a pas eu lieu.

« La population française est exposée à des niveaux de cadmium qui dépassent ce que la science considère comme acceptable. L'action réglementaire urgente recommandée n'a pas eu lieu. »

— Anses, alerte au gouvernement, mars 2026 (rapportée par Le Monde)

Plusieurs parlementaires et observateurs ont documenté le positionnement français à Bruxelles. Dans une question écrite à l'Assemblée nationale, un député interpelle directement le gouvernement sur les pressions exercées pour maintenir des seuils élevés, en mentionnant explicitement les intérêts de l'industrie des engrais et les approvisionnements en phosphates marocains. La réponse du gouvernement reste évasive.

D'un côté : l'Anses alerte depuis 2019, recommande 20 mg/kg, et constate en 2026 une surexposition documentée de la population.

De l'autre : le ministère de l'Agriculture, en charge des négociations européennes sur les engrais, a défendu une approche de « transition progressive » — un euphémisme pour maintenir des seuils plus hauts plus longtemps.

Entre les deux : des années de contamination des sols qui n'auraient pas dû avoir lieu.

III. L'équation phosphates : pourquoi le Maroc est au cœur du problème

La question du cadmium ne peut pas être dissociée de la question des phosphates marocains. Le Maroc est le premier fournisseur mondial de phosphates, contrôlant environ 70 % des réserves mondiales connues. L'Office chérifien des phosphates (OCP) est le géant industriel de cette filière, et ses minerais sont parmi les plus chargés en cadmium au monde.

La mécanique est simple : abaisser les seuils autorisés de cadmium dans les engrais réduit mécaniquement la compétitivité des phosphates marocains. Ces derniers nécessiteraient, pour se conformer à des normes strictes, un processus de décadmiasation coûteux et techniquement complexe. À l'inverse, les gisements d'Europe du Nord — Finlande, Norvège — présentent naturellement des teneurs en cadmium bien inférieures. Un durcissement des normes avantage mécaniquement ces fournisseurs.

Teneur en cadmium des phosphates selon l'origine
mg/kg de P₂O₅ — Sources : BRGM, Euractiv, Western Sahara Resource Watch, Parlement européen, USGS
Seuil Anses cible 20 mg/kg — seuil sanitaire recommandé depuis 2019, non appliqué en France (seuil national : 90 mg/kg)
🇫🇮 Finlande < 5 mg/kg
Seule source UE commercialement viable — production limitée (<1 Mt/an). Seuil national : 20 mg/kg.
🇷🇺 Russie (apatite de Kola) < 5 mg/kg
Phosphate naturellement très pur. Capacité à satisfaire les besoins UE — mais dépendance politique depuis 2022 (sanctions, guerre en Ukraine).
🇸🇦🇨🇦🇿🇦 Arabie Saoudite, Canada, Afrique du Sud < 20 mg/kg
Sources citées par le Parlement européen comme alternatives viables à bas cadmium. Sous-exploitées dans les importations françaises.
🇲🇦 Maroc — OCP (minerai brut déclaré) 29 – 73 mg/kg
Données OCP. 53 % des engrais phosphatés importés en France. Nécessite décadmiation industrielle pour atteindre les 20 mg/kg.
🌍 Togo, Sénégal (Afrique de l'Ouest) 58 – 87 mg/kg
Teneurs supérieures aux phosphates marocains — usage principalement régional.
🇲🇦 Maroc — données Parlement européen (certains gisements) jusqu'à 200 mg/kg

Conclusion : Des alternatives propres existent — Finlande, Russie, Arabie Saoudite, Canada, Afrique du Sud. La France en importe une part marginale. Le député écologiste Benoît Biteau, qui mène la bataille au Parlement, résume : « Nous avons toutes les preuves, et pourtant nous continuons d'attendre. »

70% des réserves mondiales de phosphates sont au Maroc — incluant le Sahara Occidental occupé
OCP L'Office chérifien des phosphates entretient des relations commerciales directes avec les industriels européens de l'engrais
20 mg Seuil préconisé par l'Anses depuis 2019 — non appliqué dans les délais recommandés par la France
CJUE Les arrêts de 2016 et 2021 rappellent que les ressources du Sahara Occidental ne sont pas des ressources marocaines

C'est dans ce contexte que la passivité réglementaire française prend tout son sens géopolitique. Maintenir des seuils élevés, c'est maintenir la compétitivité des phosphates marocains sur le marché européen. C'est préserver une relation commerciale et diplomatique que Paris a choisi de ne pas perturber — même au prix de la santé de ses citoyens.

IV. Le Sahara Occidental : une contamination doublement illégale

Une part significative des phosphates commercialisés par l'OCP provient des gisements de Boucraa, situés dans les territoires du Sahara Occidental sous occupation marocaine depuis la Marche Verte de 1975. Ce territoire est reconnu par l'ONU comme un territoire non autonome dont le peuple sahraoui n'a jamais consenti à l'exploitation de ses ressources naturelles.

La Cour de justice de l'Union européenne a rappelé à plusieurs reprises — dans ses arrêts de 2016 et 2021 sur les accords commerciaux UE-Maroc — que les ressources du Sahara Occidental ne peuvent être assimilées à des ressources marocaines sans le consentement de la population du territoire. Ces arrêts créent une zone grise juridique directe pour toute importation de phosphates issus des territoires occupés.

Double contamination

Les consommateurs et agriculteurs français ignorent généralement que les engrais épandus sur les terres françaises peuvent contenir des phosphates extraits dans un territoire occupé illégalement, dont la commercialisation fait l'objet d'une contestation juridique internationale — et dont la teneur en cadmium dépasse les recommandations sanitaires françaises. L'invisibilité de cette chaîne d'approvisionnement n'est pas accidentelle.

V. Le lobbying agricole : le troisième facteur du silence

La France est le premier consommateur européen d'engrais phosphatés par superficie agricole. Toute modification des seuils de cadmium affecte directement le coût des intrants agricoles — un sujet politiquement explosif dans un pays où les organisations professionnelles agricoles, au premier rang desquelles la FNSEA, exercent un poids électoral et institutionnel considérable.

L'argument mis en avant par les défenseurs du statu quo est économique : durcir les normes trop vite renchérirait les engrais, pénaliserait les agriculteurs français déjà sous pression concurrentielle, et remettrait en cause des contrats d'approvisionnement à long terme. Ce discours trouve des relais au ministère de l'Agriculture, précisément le ministère chargé de défendre la position française dans les négociations bruxelloises sur les engrais.

La conséquence est mécanique : la recommandation sanitaire de l'Anses, publiée en 2019, a été mise en balance avec des intérêts économiques — et les intérêts économiques l'ont emporté. Ce n'est pas une hypothèse : c'est ce que dit la chronologie des faits.

VI. Tomates marocaines : le cadmium dans l'assiette, la question sans réponse

Le cadmium ne circule pas seulement dans les engrais. Il remonte dans la chaîne alimentaire par les cultures elles-mêmes — et notamment par les fruits et légumes cultivés sur des sols enrichis avec des phosphates à forte teneur en métaux lourds. Les tomates constituent l'un des vecteurs les plus significatifs : culture de plein champ, engrais phosphatés intensifs, consommation de masse.

Or la France importe chaque année plusieurs centaines de milliers de tonnes de tomates en provenance du Maroc — dont une part non négligeable est cultivée dans les régions du Souss-Massa et du Sahara Occidental sous contrôle marocain. Ces productions agricoles sont irriguées et fertilisées dans un contexte où les pratiques de contrôle des intrants ne sont pas soumises aux mêmes exigences de traçabilité qu'en Europe.

Ce que la ministre a dit : dans une déclaration publique, la ministre de l'Agriculture a reconnu l'existence d'un risque de contamination au cadmium dans certains légumes importés, sans désigner explicitement de pays d'origine — une formulation prudente mais lisible pour quiconque connaît les flux d'importation et la géographie des phosphates.

Ce qu'elle n'a pas dit : que le principal fournisseur de légumes concerné par ces niveaux de cadmium est précisément le même pays dont les phosphates sont au cœur du dossier des engrais — et que le silence sur ce lien n'est pas une coïncidence, mais une cohérence diplomatique.

Il existe en droit européen un règlement (CE) n° 1881/2006 fixant des teneurs maximales en cadmium pour certaines denrées alimentaires, dont les légumes. Ces seuils ont été révisés à la baisse par le règlement (UE) 2021/1323. Mais le contrôle aux frontières de la teneur en cadmium des produits importés reste parcellaire, reposant largement sur des contrôles par sondage qui ne permettent pas de garantir la conformité systématique des lots.

« L'indication du pays d'origine qui doit figurer sur les melons et les tomates en cause ne peut désigner que le seul Sahara occidental, puisque ces produits sont récoltés sur ce territoire. Ce territoire est en effet distinct de celui du Maroc et un territoire douanier au sens du droit de l'Union. Toute autre indication serait susceptible de laisser les consommateurs penser que ces melons et ces tomates proviennent d'un autre lieu que le territoire sur lequel ils ont été récoltés. »

— CJUE, Grande Chambre, C-779/21 P et aff. jointes, 4 octobre 2024

Cet arrêt de Grande Chambre — le plus haut niveau juridictionnel de la CJUE — va bien au-delà de la question commerciale. Il établit juridiquement que les tomates et melons cultivés dans les territoires occupés du Sahara Occidental ne sont pas des produits marocains. Ils ne peuvent légalement être étiquetés comme tels. Ce qui signifie que pendant des années, des produits agricoles issus d'un territoire sous occupation illégale ont circulé dans les supermarchés européens étiquetés « Maroc » — en violation du droit de l'Union et au mépris du consentement du peuple sahraoui. La chaîne allant du phosphate à l'engrais, de l'engrais au sol, et du sol à la tomate dans l'assiette du consommateur français, est désormais entièrement documentée — et entièrement contestée en droit.

Question non posée publiquement

À ce jour, aucune étude publique française ne croise systématiquement les données de contamination au cadmium des légumes importés avec leur pays d'origine et les pratiques de fertilisation en vigueur dans ces pays. Cette absence de transparence sur la chaîne d'approvisionnement alimentaire est, en elle-même, un signal.

VII. Ce que la chronologie révèle

Les faits, mis bout à bout, dessinent un schéma cohérent d'inaction délibérée :

2019 L'Anses recommande 20 mg/kg de phosphate. Aucune action réglementaire immédiate côté français.
2022 Le règlement UE 2019/1009 entre en vigueur avec un calendrier plus laxiste que les préconisations Anses.
2023-24 Questions parlementaires répétées sur la position française à Bruxelles. Réponses gouvernementales évasives.
Mars 2026 L'Anses alerte formellement sur une surexposition « préoccupante » de la population française. Action toujours attendue.

Ce calendrier est accablant non par ce qu'il dit, mais par ce qu'il ne dit pas : à aucun moment les autorités françaises n'ont fait de la protection sanitaire de la population leur priorité dans ce dossier. À chaque étape, un autre intérêt — agricole, commercial, diplomatique — a prévalu.

VIII. Un arbitrage qui devra un jour être justifié

La France n'a pas empoisonné volontairement sa population. Mais elle a fait un choix — répété, documenté, défendu à Bruxelles — de ne pas protéger cette population contre un danger établi, parce que cette protection aurait contraint ses partenaires commerciaux marocains et heurté les intérêts de la filière agricole.

Parallèle amiante — Vers une mise en cause pénale ?

Le scandale de l'amiante reste la référence judiciaire la plus proche. Les similitudes sont troublantes — et les différences, de moins en moins rassurantes.

L'amiante a été interdit en France en 1997. Mais dès les années 1960, les industriels connaissaient la toxicité mortelle des fibres. Pendant trente ans, des entreprises ont continué à importer, transformer et vendre de l'amiante en connaissance de cause. Des hauts fonctionnaires ont maintenu des seuils d'exposition officiellement « tolérables » que leur propre administration savait insuffisants. Le résultat : entre 3 000 et 5 000 morts par an encore aujourd'hui en France, des décennies après l'interdiction. Et, au bout du chemin judiciaire, des mises en examen pour homicide involontaire aggravé visant à la fois des dirigeants d'entreprises et des fonctionnaires de l'État.

Amiante — ce qui s'est passé
  • Risque connu des industriels dès les années 1960
  • Seuils maintenus malgré alertes répétées
  • Lobbying industriel documenté à l'Élysée et à Matignon
  • Interdiction en 1997 — mises en examen à partir de 2012
Cadmium — ce qui se passe
  • Risque établi scientifiquement depuis les années 1990
  • Seuils maintenus malgré les alertes Anses depuis 2019
  • Lobbying agricole et enjeux géopolitiques franco-marocains
  • Surexposition confirmée en 2026 — les compteurs tournent

La différence fondamentale avec l'amiante tient à la vitesse. L'amiante tue en quelques décennies par inhalation répétée. Le cadmium s'accumule plus lentement dans les reins et les os, sur une vie entière. Ce délai n'est pas une absolution — c'est une aggravante : il donne le temps d'agir, et l'inaction en devient d'autant plus difficile à justifier.

Qui pourrait être mis en cause ?

Deux catégories d'acteurs se profilent à l'horizon d'une mise en cause judiciaire :

Les importateurs et distributeurs d'engrais phosphatés. Les grandes coopératives agricoles et les négociants en engrais qui ont importé et commercialisé des engrais à forte teneur en cadmium après la publication des recommandations Anses de 2019 se trouvent dans une position juridiquement délicate. Ils disposaient de l'information. Ils ont continué. En droit pénal des affaires, cette séquence — connaissance du risque, poursuite de l'activité — est précisément celle qui fonde les poursuites pour mise en danger de la vie d'autrui (art. 223-1 du Code pénal) ou pour homicide involontaire aggravé si le lien causal avec des pathologies cancéreuses peut être établi individuellement.

Les décideurs publics. Le ou la ministre de l'Agriculture en fonction lors des négociations bruxelloises sur les seuils, les hauts fonctionnaires qui ont rédigé les positions françaises contraires aux recommandations de l'Anses, les membres des cabinets qui ont arbitré en faveur des lobbies agricoles : tous entrent potentiellement dans le champ de la carence fautive au sens de la loi Fauchon de 2000 sur les délits non intentionnels. Cette loi, adoptée précisément pour clarifier les responsabilités après le scandale du sang contaminé, prévoit une responsabilité pénale des élus et fonctionnaires qui ont « contribué à créer la situation ayant permis la réalisation du dommage » par une « violation manifestement délibérée d'une obligation particulière de prudence ou de sécurité ».

« Toute personne qui crée la situation ayant permis la réalisation du dommage ou n'a pas pris les mesures permettant de l'éviter, engage sa responsabilité pénale s'il est établi qu'elle a commis une faute caractérisée exposant autrui à un risque d'une particulière gravité qu'elle ne pouvait ignorer. »

— Loi Fauchon, art. 121-3 al. 4 du Code pénal, modifié en 2000

Le cadre juridique existe. La connaissance du risque est documentée. La chaîne de décision est traçable. Ce qui manque encore, ce sont les victimes identifiées individuellement — cancer du rein, atteinte rénale chronique — capables d'établir le lien causal avec les engrais phosphatés. C'est le même obstacle qu'a rencontré la justice dans l'affaire de l'amiante pendant vingt ans. Et c'est le même obstacle qu'elle a finalement surmonté.

Note méthodologique : ce paragraphe décrit un cadre juridique applicable et un parallèle documenté. Il ne constitue pas une mise en cause personnelle de quelque acteur que ce soit, et ne préjuge d'aucune procédure judiciaire en cours ou à venir.

Position CASO

Ce dossier illustre un mécanisme que le CASO documente depuis sa création : la manière dont les intérêts liés au Maroc — y compris à l'exploitation des ressources du Sahara Occidental — infusent les décisions politiques françaises bien au-delà de la sphère diplomatique. Quand la santé publique devient une variable d'ajustement dans un calcul géopolitique et économique, le débat démocratique a non seulement le droit, mais le devoir, de le nommer.

Sources et références

1Anses — Cadmium : réduire l'exposition (2019) — Recommandation seuil 20 mg/kg
2Le Monde, mars 2026 — Surexposition de la population française, alerte Anses
3Vert.eco — 98 % de l'exposition au cadmium vient de l'alimentation
4Assemblée nationale — QE n° 8677 — Seuils cadmium et position française dans les négociations UE
5CIRC / IARC — Monographies vol. 58 et 100C — Classification cadmium groupe 1 (cancérogène certain pour l'humain)
6Règlement UE 2019/1009 relatif aux engrais — Journal officiel de l'UE, 25 juin 2019
7CJUE — Arrêts C-779/21 P et aff. jointes C-778/21 P, C-798/21 P, C-799/21 P, 4 octobre 2024 (Grande Chambre) — Annulation des accords commerciaux UE-Maroc étendus au Sahara Occidental ; les melons et tomates récoltés sur ce territoire doivent être étiquetés « Sahara Occidental » et non « Maroc »
8Règlement (CE) n° 1881/2006, modifié par le règlement (UE) 2021/1323 — Teneurs maximales en cadmium dans les denrées alimentaires
9Eurostat — Statistiques d'importation UE — Tomates et légumes frais en provenance du Maroc (2022-2025)

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