I. — La clarification d'Alger

Un État observateur qui rappelle sa position — sans être partie au conflit

Le 26 mai 2026, le ministère algérien des Affaires étrangères a tenu à clarifier publiquement sa position sur le Sahara occidental, après plusieurs semaines de spéculations alimentées par des déclarations marocaines triomphantes. Le message est sans ambiguïté : l'Algérie soutient le droit à l'autodétermination du peuple sahraoui, et rien dans sa diplomatie récente ne traduit le moindre infléchissement.

Avant d'aller plus loin, un point de droit fondamental s'impose — et c'est précisément celui que Rabat cherche à brouiller. L'Algérie n'est pas partie au conflit du Sahara occidental. Ce conflit oppose juridiquement et factuellement deux protagonistes : le Royaume du Maroc, puissance administrante de facto depuis l'invasion de 1975, et le Front Polisario, reconnu par les Nations Unies comme représentant légitime du peuple sahraoui. L'Algérie est un État tiers, voisin et soutien politique du Polisario, mais elle n'est partie à aucun accord, à aucun cessez-le-feu, à aucune négociation bilatérale sur le statut du territoire.

Le précédent mauritanien : la Mauritanie, elle, avait bien été partie au conflit. Signataire des Accords de Madrid en novembre 1975 aux côtés du Maroc et de l'Espagne, elle avait reçu le tiers sud du territoire (Tiris al-Gharbiyya). Après trois années de guerre épuisante contre le Front Polisario, elle avait signé la paix en août 1979 à Alger, renoncé à toutes ses prétentions territoriales et reconnu le Polisario. Le Maroc s'était alors immédiatement annexé la zone abandonnée. L'Algérie n'a jamais été dans cette position.

Présenter l'Algérie comme une « partie » dont il faudrait obtenir le consentement pour régler le conflit est donc une construction rhétorique marocaine, répétée à l'envi pour diluer la responsabilité de Rabat et externaliser le blocage des négociations. Les Nations Unies elles-mêmes le rappellent dans leurs cadres formels : les négociations se tiennent entre le Maroc et le Front Polisario, avec l'Algérie et la Mauritanie comme États observateurs voisins.

« La position de l'Algérie sur le Sahara occidental est constante, claire et fondée sur les principes de la légalité internationale : le peuple sahraoui a le droit inaliénable à l'autodétermination. Cette position n'a pas changé et ne changera pas. »

Ministère algérien des Affaires étrangères, 26 mai 2026 (via RFI)

La diplomatie algérienne rappelle que sa position repose sur le droit international — notamment les résolutions 1514 et 2625 de l'Assemblée générale et l'avis consultatif de la CIJ de 1975 — et non sur des considérations conjoncturelles. Elle parle en tant qu'État défenseur du droit à l'autodétermination, non en tant que belligérant.

II. — Le piège marocain

La résolution que Rabat célèbre l'oblige à négocier avec « les terroristes »

Adoptée le 31 octobre 2025, la résolution 2797 du Conseil de sécurité a déclenché, du côté marocain, un récit triomphal : le plan d'autonomie serait consacré, l'Algérie isolée, le Polisario acculé. Rabat a oublié de lire la résolution jusqu'au bout — ou a espéré que personne ne le ferait. Car ce texte referme sur le Maroc un piège de sa propre fabrication, dont la mâchoire est d'une cruauté particulière.

En mentionnant le plan d'autonomie marocain parmi les bases de discussion, la résolution ne l'entérine pas : elle oblige le Maroc à négocier directement avec le Front Polisario, qu'elle réaffirme comme le seul représentant légitime du peuple sahraoui. Le texte appelle à des pourparlers « sans conditions préalables et de bonne foi » — formulation qui interdit précisément à Rabat d'imposer son plan comme point d'arrivée préétabli et, surtout, qui désigne nommément le Polisario comme interlocuteur incontournable.

Le paradoxe : ce même Polisario que le Maroc qualifie officiellement d'organisation séparatiste aux liens terroristes, le ministre Nasser Bourita ayant déclaré publiquement que « le Royaume du Maroc a constaté une connivence désormais évidente entre le séparatisme et le terrorisme » — et pour lequel Rabat a activement lobbié auprès de Washington afin d'obtenir sa désignation comme organisation terroriste étrangère — est précisément l'interlocuteur que la résolution onusienne impose au Maroc comme seul partenaire de négociation légitime.

Le paradoxe est total et assumé. D'un côté, Rabat presse le Congrès américain de criminaliser le Polisario ; de l'autre, elle doit accepter, pour que son plan d'autonomie soit un jour reconnu « mutuellement acceptable » — condition textuelle de la résolution —, d'obtenir l'accord de ce même Polisario. On ne peut pas demander à Washington de désigner son interlocuteur obligatoire comme organisation terroriste et, simultanément, prétendre négocier sérieusement avec lui sous l'égide de l'ONU. La contradiction est inscrite noir sur blanc dans la diplomatie marocaine elle-même.

En voulant pousser la désignation terroriste du Polisario, le Maroc espérait peut-être court-circuiter définitivement le processus onusien et imposer l'autonomie sans négocier. La résolution 2797 a refermé cette porte. En présentant parallèlement l'Algérie comme la vraie partie adverse, Rabat tentait une autre esquive : si le blocage vient d'Alger, il suffit de négocier avec Alger — loin du Polisario. Mais là encore, la résolution invalide la manœuvre : c'est avec le Polisario que le Maroc doit s'asseoir. Et c'est précisément là que tout s'arrête.

Le droit international de fond, lui, n'a pas bougé. La CJUE l'a rappelé dans son arrêt du 4 octobre 2024 : le Maroc n'exerce aucune souveraineté sur le Sahara occidental. La résolution 2797, pas plus qu'aucune autre, ne modifie cet état de droit.

III. — L'impasse du processus

Référendum ou rien : pourquoi les négociations ne peuvent pas aboutir

Les négociations entre le Maroc et le Front Polisario sont au point mort — et ce n'est pas faute de bonne volonté onusienne. C'est parce que les deux parties défendent des positions dont l'une exclut structurellement l'autre. Le Maroc propose l'autonomie sous souveraineté marocaine. Le Polisario exige un référendum d'autodétermination incluant l'option de l'indépendance. Il n'existe pas de solution intermédiaire entre annexer et laisser choisir.

Depuis la reprise des hostilités en novembre 2020 — lorsque l'armée marocaine est entrée le 13 novembre dans la zone tampon démilitarisée d'El Guerguerate, en violation directe de l'accord militaire n°1 supervisé par l'ONU depuis 1991, forçant le Secrétaire général Guterres à exprimer sa « grave préoccupation » face à des « violations du cessez-le-feu » qu'il n'avait pu empêcher — même le dialogue informel s'est tari. Les dernières tables rondes formelles se sont tenues à Genève en 2019 et 2020, sans le moindre résultat. L'envoyé personnel du Secrétaire général de l'ONU multiplie les navettes depuis 2022 sans parvenir à obtenir un seul engagement de reprise des discussions.

« Les négociations ne peuvent reprendre sur une base acceptable que si le Maroc accepte l'autodétermination comme horizon. Ce n'est pas le cas. Le processus onusien tourne à vide depuis des années. »

Position du Front Polisario, rappelée à l'occasion des discussions onusiennes de mai 2026

C'est ici que le piège se referme sur Rabat avec une précision cruelle. La résolution 2797 d'octobre 2025 oblige le Maroc à négocier avec le Polisario. Le Polisario ne peut accepter que le référendum. Et le référendum, le Maroc le refuse depuis trente ans — il était pourtant la raison d'être de la MINURSO, créée en 1991 précisément pour l'organiser. Le Maroc a donc obtenu une résolution qui lui impose de s'asseoir face à l'interlocuteur dont il refuse le mandat, pour négocier une solution qu'il refuse par principe.

C'est dans ce contexte que la clarification algérienne du 26 mai prend tout son sens : elle ne déplace pas l'impasse, elle l'expose. Que l'Algérie maintienne ou nuance sa position ne change rien à l'équation fondamentale. Il n'y a pas d'issue diplomatique tant que le Maroc n'accepte pas que le peuple sahraoui soit l'unique juge de son propre avenir — et c'est cela, précisément, qu'il refuse depuis un demi-siècle.

IV. — L'état de guerre et ses parrains fragiles

Smara sous les roquettes : six mois après la résolution, le conflit continue

Le 5 mai 2026 — soit six mois après l'adoption de la résolution 2797 célébrée par Rabat, et en pleine séquence de négociations sous pression américaine — le Front Polisario a revendiqué des tirs de roquettes visant des installations militaires et gouvernementales marocaines dans la région de Smara. Cette opération s'inscrit dans la continuité des frappes régulièrement revendiquées par le Polisario depuis la reprise des hostilités en novembre 2020, dont une précédente série contre des positions dans cette même zone en octobre 2023.

Ces tirs de roquettes illustrent une réalité que la rhétorique diplomatique marocaine s'emploie à dissimuler : le conflit du Sahara occidental n'est pas gelé, il est actif. Depuis que le Maroc a rompu le cessez-le-feu de 1991 en pénétrant militairement dans la zone tampon d'El Guerguerate le 13 novembre 2020 — acte que le Secrétaire général de l'ONU avait qualifié de « violation du cessez-le-feu » dans une déclaration officielle le jour même — un état de guerre de basse intensité prévaut entre le Maroc et le Front Polisario. Tirs, opérations de harcèlement, communiqués militaires réguliers du Polisario annonçant des frappes contre des positions marocaines — le cessez-le-feu de 1991 est mort, et aucune résolution onusienne ne l'a ressuscité.

Ce que révèle l'attaque du 5 mai : une résolution du Conseil de sécurité ne vaut pas cessez-le-feu. Elle n'a aucun mécanisme de contrainte militaire sur le terrain. Le Polisario considère que la guerre a repris depuis 2020, que son droit à la résistance armée est consacré par le droit international, et qu'aucune pression diplomatique extérieure ne saurait lui imposer une trêve sans contrepartie politique. L'attaque de Smara est un message adressé autant à l'ONU qu'à Rabat.

Les condamnations internationales ont été rapides — États-Unis, France, Union européenne — et unanimes dans leur forme. La mission américaine auprès de l'ONU a déclaré : « Nous condamnons les attaques du Front Polisario à Smara. Une telle violence menace la stabilité régionale et les progrès réalisés vers la paix. » Mais ces condamnations, aussi fermes soient-elles dans leur ton, ne changent pas l'équation militaire sur le terrain. Elles ne contraingnent pas le Polisario à déposer les armes, et elles n'obligent pas le Maroc à négocier sérieusement.

Des soutiens politiquement précaires et constitutionnellement limités

Le soutien de trois puissances occidentales — les États-Unis, la France et l'Espagne — constitue le principal levier diplomatique du Maroc depuis plusieurs années. C'est ce triptyque qui a permis l'adoption de la résolution 2797 en octobre 2025. C'est lui que Rabat brandit comme preuve d'une légitimité internationale croissante. Mais ce triptyque repose sur des majorités politiques précaires, personnelles et conjoncturelles — et il risque fort de ne plus être là dans deux ans.

En France, le soutien au plan marocain porte le visage unique d'Emmanuel Macron. C'est lui qui, en juillet 2024, a rompu unilatéralement avec des décennies de neutralité française pour reconnaître la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental — une décision prise alors que le gouvernement était démissionnaire, vivement critiquée au sein même de la classe politique française, qualifiée de « trahison » par le PCF et d'« erreur historique » par plusieurs formations. En avril 2026, Macron a confirmé qu'il ne ferait « plus de politique » après 2027, dernière année de son second et dernier mandat. Il gouverne sans majorité absolue depuis 2024, dans une instabilité parlementaire permanente, chaque budget devenant un test de survie avec la menace constante de motions de censure. Son successeur — quel qu'il soit — n'est lié par aucun engagement sur le Sahara occidental.

En Espagne, le volte-face de Pedro Sánchez en mars 2022 — reconnaître le plan d'autonomie marocain sous la pression migratoire de Rabat — demeure l'une des décisions les plus contestées de son gouvernement, y compris au sein de sa propre coalition de gauche. Le Parti Populaire, principal parti d'opposition, a exprimé à plusieurs reprises son intention de revoir ce soutien s'il revient au pouvoir, une éventualité que la fragilité de la coalition Sánchez rend de plus en plus probable. Une alternance à Madrid remettrait directement en cause l'un des trois piliers du soutien occidental au Maroc.

Aux États-Unis, le soutien au Maroc est aujourd'hui le soutien de Donald Trump — personnel, transactionnel, lié à l'accord d'Abraham de décembre 2020 par lequel la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara avait été échangée contre la normalisation des relations Maroc-Israël. Mais Trump est constitutionnellement empêché de se représenter en 2028. Le 22e amendement de la Constitution américaine, adopté en 1947, prévoit que nul ne peut être élu plus de deux fois à la présidence. Trump a lui-même reconnu en octobre 2025 à bord d'Air Force One que c'est « assez clair » qu'il n'est « pas autorisé à se présenter » — ajoutant, non sans amertume, que « c'est dommage ». Son mandat s'achève en janvier 2029, et son successeur — quel que soit son camp — n'est lié par aucun engagement personnel sur le Sahara occidental.

Mais la fragilisation de Trump ne tient pas seulement au calendrier constitutionnel. Elle est aussi conjoncturelle et brutale. Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé des frappes militaires massives contre l'Iran, déclenchant une guerre qui a profondément redistribué les cartes énergétiques mondiales. L'Iran a fermé le détroit d'Ormuz, par lequel transitent environ 20 % des approvisionnements pétroliers mondiaux, provoquant une hausse des prix du pétrole de plus de 15 % dès les premières semaines du conflit. L'Agence internationale de l'énergie a averti que le marché pétrolier pourrait basculer en « zone rouge » sans résolution rapide du conflit.

« La fermeture du détroit d'Ormuz, le régime de droits de douane du gouvernement Trump et la fragilité des chaînes d'approvisionnement ont entraîné une hausse générale des prix. 73 % des personnes interrogées désapprouvent la manière dont Donald Trump gère la situation. »

Sondage CBS / Time France, mai 2026

Cette guerre, avec l'inflation qu'elle engendre et l'enlisement qu'elle fait craindre — 60 % des Américains redoutent un conflit prolongé selon Ipsos — fragilise Trump sur son terrain électoral principal : le pouvoir d'achat. Un président qui avait gagné en 2024 sur la promesse de faire baisser les factures d'épicerie se retrouve à devoir justifier une guerre dont les répercussions économiques touchent directement les ménages américains. L'agenda Sahara occidental est une priorité marginale aux yeux de l'opinion américaine — et un président affaibli par une guerre impopulaire au Moyen-Orient aura d'autant moins de capital politique à consacrer à un dossier nord-africain que son propre camp perçoit comme périphérique.

La résolution 2797 est donc, en partie, l'œuvre d'une fenêtre temporelle étroite — octobre 2025, trois gouvernements alignés simultanément sur la position marocaine, pour des raisons différentes et avec des mandats tous arrivant à échéance. Pour Rabat, le temps joue autant contre lui que pour lui. L'impasse des négociations avec le Polisario, le conflit de basse intensité qui continue, les tirs de Smara — tout cela ne disparaîtra pas avec le départ des responsables qui ont accordé leur caution politique au Maroc. Et leurs successeurs, eux, ne porteront pas le même engagement personnel.

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