TV5Monde vient de diffuser un reportage sur le futur port en eaux profondes de Dakhla — un investissement de plusieurs milliards de dollars présenté comme un projet de développement spectaculaire en plein désert. Pas une fois le mot « occupation » n'y figure. Pas une fois le statut juridique du territoire n'est mentionné. Ce silence n'est pas une maladresse journalistique : c'est une prise de position.
Le reportage de TV5Monde présente le port de Dakhla comme un projet ambitieux inscrivant la ville dans les routes mondiales du commerce maritime. Des images de chantier, des experts qui vantent la position géographique stratégique, des officiels marocains qui expliquent la vision de développement régional. Le tout dans un registre contemplatif, presque publicitaire.
Ce qui est absent est plus révélateur que ce qui est montré. Dakhla se trouve au Sahara Occidental — territoire non autonome inscrit sur la liste de l'ONU depuis 1963, dont la décolonisation est reconnue comme inachevée par l'Assemblée générale des Nations Unies. Le Maroc l'occupe militairement depuis 1975, à la suite d'une invasion que la Cour internationale de Justice a jugée sans fondement de souveraineté dès la même année.
Présenter des investissements dans ce territoire sans cette information de base, c'est légitimer l'occupation de facto. C'est faire exactement ce que cherche la diplomatie marocaine : normaliser par les faits accomplis ce que le droit international continue de contester.
Un port en eaux profondes ne crée pas de souveraineté. Les investissements dans un territoire occupé ne transforment pas l'occupant en propriétaire légitime — c'est précisément ce que la Cour internationale de Justice et la CJUE ont rappelé.
CASO — Centre d'Analyse du Sahara OccidentalLe port de Dakhla n'est pas un projet de développement pour le peuple sahraoui. C'est un hub logistique destiné à fluidifier l'extraction et l'exportation des ressources naturelles du Sahara Occidental — poisson, phosphates, sable, énergie solaire et éolienne — vers les marchés mondiaux.
Le droit international est pourtant clair sur ce point. Le principe de souveraineté permanente sur les ressources naturelles, consacré par la résolution 1803 de l'Assemblée générale de l'ONU (1962), stipule que les ressources d'un territoire non autonome appartiennent à son peuple. Leur exploitation par la puissance administrante sans le consentement du peuple concerné constitue un pillage au sens du droit international.
La Cour de justice de l'Union européenne l'a confirmé dans ses arrêts d'octobre 2024 : les accords commerciaux UE-Maroc ne peuvent s'appliquer au Sahara Occidental sans le consentement explicite du peuple sahraoui, représenté par le Front Polisario.
Résolution 1514 de l'ONU (1960) — Déclaration sur l'octroi de l'indépendance aux pays et peuples coloniaux. S'applique au Sahara Occidental.
Avis CIJ du 16 octobre 1975 — Aucun lien de souveraineté territoriale entre le Maroc et le Sahara Occidental n'est établi.
Arrêts CJUE — octobre 2024 — Les accords UE-Maroc ne peuvent inclure le Sahara Occidental sans consentement du peuple sahraoui.
Résolution 1803 de l'ONU (1962) — Souveraineté permanente des peuples sur leurs ressources naturelles.
Le Maroc a développé depuis plusieurs décennies une stratégie sophistiquée de normalisation par l'image. Il s'agit de produire et de diffuser — via des médias complaisants ou simplement peu regardants — des représentations du Sahara Occidental comme d'un espace marocain ordinaire en développement, où des projets utiles se construisent pour des populations heureuses.
Cette stratégie fonctionne parce qu'elle n'exige pas de mensonge direct. Il suffit d'omettre. De ne pas préciser le statut du territoire. De ne pas interviewer de représentants sahraouis. De ne pas mentionner que la population locale — pour ce qu'il en reste après cinquante ans d'occupation et de politique de peuplement — n'a pas été consultée sur ce projet.
2026
Dans un courrier du 21 avril 2026 adressé au gouvernement suisse — qui assure la présidence tournante des bailleurs de fonds — le ministre marocain de la Culture Mohammed Mehdi Bensaid a annoncé son « engagement résolu » à respecter les critères d'adhésion à la gouvernance de TV5Monde. La chaîne a confirmé l'information dans un communiqué officiel.
Ce fait, établi et daté, éclaire d'une lumière entièrement différente le reportage sur le port de Dakhla. TV5Monde ne couvre pas Dakhla de manière neutre au moment où le Maroc entre dans son conseil de gouvernance. Elle couvre Dakhla au moment où elle intègre comme financeur l'État qui administre militairement ce territoire depuis 1975 — sans que l'ONU n'ait jamais reconnu cette souveraineté.
La question n'est plus seulement éditoriale. Elle est institutionnelle : comment une chaîne de service public francophone peut-elle couvrir rigoureusement l'occupation du Sahara Occidental lorsque l'occupant devient l'un de ses financeurs ? Cette question mérite une réponse publique de la direction de TV5Monde, de France Télévisions, et des ministères de tutelle concernés.
Ce n'est pas la première fois que des médias francophones — parfois avec les meilleures intentions du monde, parfois moins innocemment — produisent des contenus qui servent objectivement les intérêts de la propagande marocaine sur le Sahara Occidental. Le CASO a documenté des patterns similaires dans la couverture du tourisme à Dakhla, des projets agricoles dans les territoires occupés, et des accords commerciaux présentés sans mention de leur illégalité potentielle au regard des arrêts CJUE. Mais aucun de ces cas ne présentait un conflit d'intérêt aussi direct et daté que celui-ci.
Un journalisme rigoureux sur le port de Dakhla aurait au minimum inclus les éléments suivants :
Premièrement, la mention explicite du statut juridique du territoire : le Sahara Occidental est un territoire non autonome occupé par le Maroc depuis 1975, dont la décolonisation reste en attente selon les Nations Unies.
Deuxièmement, la question de la légalité des investissements : après les arrêts CJUE d'octobre 2024, des doutes juridiques sérieux planent sur la légalité des contrats conclus dans ce territoire sans consentement sahraoui. Les investisseurs sont exposés à un risque juridique réel.
Troisièmement, la voix des Sahraouis : le Front Polisario, représentant reconnu du peuple sahraoui par l'ONU, a une position sur ce projet. Elle n'a pas été sollicitée — ou elle a été délibérément exclue.
Quatrièmement, la dimension militaire : la présence marocaine à Dakhla est une présence d'occupation, maintenue par une force militaire importante et par un mur de sable de 2 700 km — le « berm » — l'une des plus longues fortifications militaires du monde.
Les médias ne sont pas neutres dans un conflit colonial. Leur couverture — ou leur absence de couverture — a des effets politiques réels. Quand TV5Monde diffuse un reportage sur le port de Dakhla sans contexte juridique ni voix sahraouie, elle ne fait pas que rapporter : elle participe à la construction d'un récit qui sert les intérêts de l'occupant.
Il ne s'agit pas nécessairement d'une intention malveillante. Il peut s'agir d'ignorance, de paresse intellectuelle, de pression éditoriale, de dépendance aux sources officielles marocaines qui sont les seules à faciliter l'accès au terrain. Mais l'effet est le même : un media francophone de référence mondiale valide, par son silence sur le contexte, l'annexion d'un territoire que le droit international n'a jamais reconnue.
Dans le cas présent, la dimension structurelle rend l'exigence d'indépendance encore plus impérieuse. Une chaîne en train d'intégrer l'État occupant dans sa gouvernance a l'obligation renforcée — et non affaiblie — de couvrir ce territoire avec une rigueur absolue. C'est le seul moyen de démontrer que la prise de participation marocaine n'influence pas sa ligne éditoriale. Un reportage comme celui sur le port de Dakhla fait exactement le contraire.
Le CASO appelle TV5Monde à publier un droit de réponse ou un complément d'information incluant le statut juridique de Dakhla, les arrêts CJUE pertinents, et la position du Front Polisario sur ce projet. Il appelle également les actionnaires publics français — France Télévisions et France Médias Monde — à s'exprimer publiquement sur les garanties éditoriales prévues dans le cadre de l'entrée du Maroc dans la gouvernance de la chaîne.